Road Attraction

par Léo Guy Denarcy

Texte : Léo Guy-Denarcy. Vidéo David De Beyter

 

Road Attraction

L’ensemble de vidéos du projet Big Bangers de David De Beyter s’appuie sur une pratique amateur dérivée de l’auto-cross particulièrement présente dans le sud des Flandres belge. L’idée est de défoncer une voiture de manière violente, très violente. À l’observation de la fureur d’une destruction répond l’esthétique du travail photographique de l’auteur et sa mise en scène. Les pratiquants du sport de destruction massive ont ajouté à cela une terminologie singulièrement pertinente, celle d’ “auto-sculpture” qui, par polysémie, renvoie à l’objet-véhicule automobile, comme à son mode de production. Celui-ci convoque intrinsèquement le hasard, le cour des choses dans une esthétique de la ruine romantique qui côtoie parfois l’anéantissement. La vidéo Auto-Sculpture III de 2:15 ressemble a une course sans fin et sans vainqueur où les véhicules sont liés l’un à l’autre à la manière d’un centipède de métal grotesque, tournant en rond dans un flot de poussière ocre.

Un coup d’accélérateur jamais n’abolira le hasard. De fait, comment lier le volontarisme de la création, la puissance créatrice à l’œuvre, au geste spontané et réfléchi qui se fait parfois le fortuit ou l’inattendu, tel que celui d’un accident ou d’un crash automobile. Est-ce que, dans le cas des participants de cette collision improvisée, les protagonistes sont habités par le même désir d’exactitude que l’artiste au chevalet ? Probablement. Et plus encore si l’on regarde l’incroyable exactitude du geste commis. De fait, le hasard, l’accident, s’élabore pour les artistes comme la donnée infernale, caractérisée par Georges Didi-Huberman comme un “inabordable de la pensée”, et il est des erreurs et des usures construites, similaire au tour de chauffe. On retrouve là la précision d’un moteur qui parfois fait défaillance, dont les imprécisions soulignent l’importance de la préparation de l’instant T. Just a good crash, vidéo de 6:58, représente ce carnage, ce jeu du cirque moderne où gladiateur et spectateurs se mêlent et se confondent dans une orgie de taule froissée. Les hurlements des moteurs se mêlent aux hourras et à la liesse de la foule.

L’irruption du hasard accompagne l’acte créatif, c’est à dire ici celui d’une “auto-sculpture” et l’image qui en découle. Il semble nous signifier qu’il a toujours été là. Entrer sans sonner, on voudrait lui faire dire que l’artiste peut produire par-delà son libre arbitre. Il est sensible que cette position de subalterne aux désirs d’un génie imprévisible accompagne un regard sur la création comme le fruit parfois trop mûr d’un “petit rien”, et dont l’auteur serait le regardeur, selon la formule consacrée de Marcel Duchamp.

Véritable bourreau des véhicules qui sont abandonnés au milieu d’un champ David De Beyter guide notre regard et nous conservons la beauté d’un paysage des Flandres qui par son aspect chaotique fonctionne comme un prolongement de la sculpture elle-même, entre construction visuelle et approche documentaire. Comme dans tout bon tableau, l’artiste triche un peu et recompose parfois les scènes pour mieux en souligner le contraste. Ainsi dans Auto-Sculpture I, vidéo de six minutes d’une voiture plantée au milieu d’un champ est sacrifiée. À la fois bûcher et sorcière, mise en scène dramatique d’une mort annoncée lors des affrontements précédents sur la piste de stock-car.