Liquide Moteur

Maxime Pelletier x Erwan Quaegebeur

Photo : Erwan Quaegebeur

Texte : Maxime Pelletier

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Il terminait toujours les derniers détails de son discours dans le taxi. Il bossait pour le maire. D’une grande ville. Entre chez lui et son bureau, il fallait compter une grosse vingtaine de minutes. Sans parler des embouteillages. Et il y en avait toujours. Ça ne le dérangeait pas. Ces moments étaient précieux. C’était pour cette raison qu’il choisissait toujours la même compagnie de taxi. Leurs chauffeurs étaient efficaces et ne parlaient pas. Il détestait parler. Le nez dans ses papiers, il remarquait rarement son conducteur. Il n’existait pas à ses yeux. Il se sentait seul dans la voiture.

Une voiture qui avançait toute seule.

Sur une route lisse. Pas de musique. Aucun bruit. En sécurité.

Ce matin-là pourtant, la voiture lui posa une question simple. Une question de voiture. Vous voulez qu’on change d’itinéraire ? Ça risque d’être bouché par ici. Il répondit vaguement quelque chose sans se l’entendre dire.

Qu’avait-il fait ou dit entre cet instant et le moment présent ? Il ne s’en rappelait pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il était là maintenant, dans le hall d’accueil en train d’attendre l’ascenseur et qu’il n’avait pas fini le discours du jour. Il n’avait pensé qu’à une chose. La voix. En entrant dans son cabinet, il ferma la porte à clé. Baissa les rideaux. Se branla. D’une force. Il n’avait jamais été aussi excité. Il se remémorait cette phrase. Cette phrase dite par cette voix.

Vous voulez qu’on change d’itinéraire ?

Il voulait en inventer d’autres. Avec la voix. Qu’elle dise d’autres mots. Des mots. Des syllabes. Des bavardages qui babillent. Que ça sorte de sa bouche. Des lettres qui coulent. D’autres qui claquent. Que ça déborde. Que ça dégueule.

L’inspiration lui venait. Lui revenait. En lui.

Mais, il était trop excité. Pendant que sa langue se déliait, de langoureux et fermes jeux de mains sur son pénis se déferlaient sans qu’il les contrôle. Il fallait qu’il se dégage un membre pour écrire maintenant. Il le pouvait. Une main sur sa queue. L’autre sur l’ordinateur.
Il pouvait le faire.
Il devait le faire !

Pourquoi il n’y arrivait pas.
Pourquoi sa langue et son sexe prenaient trop d’espace.

Il réunit toutes ses forces pour se finir et enfin libérer sa parole.
Sur papier.
Il jouit très fort.
Peut être trop fort.

Il se demandait si on ne l’avait pas entendu dans les bureaux à côté.
Mais une fois fini. Plus rien. Plus aucun mot ne lui venait. Le vide total. Pour la première fois de sa vie, il ne rendrait pas un travail à temps.

Putain non.
Il entendait frapper à la porte. D’un geste rapide, il reboutonna son pantalon.
C’était le maire.
Il était en sueur. Ne savait pas quoi dire. Il était littéralement en panique et aucun son ne sortait de sa bouche. Durant plusieurs secondes, qui lui parurent une éternité, il ne dit rien. Le maire ne l’avait jamais vu dans cet état et lui demanda de rentrer chez lui.

Le retour.
Il ne s’en rappelle pas non plus mais une fois chez lui, il se branla de nouveau. Encore et encore. Sans plus aucune motivation.
Les jours passèrent. Il ne s’habillait plus et vivait désormais dans son salon. Il continuait, encore et toujours, sans jamais jouir. Jamais. Il était épuisé. Il avait mal au poignet. Il était vidé de toute énergie. Aucune pensée ne le traversait.

Il économisait maintenant ses mouvements pour ne garder que le geste essentiel. L’ennui total. Il était las. À plat. D’une main, il alluma cette énorme télévision qui n’avait pratiquement jamais servi. De l’autre, il continuait ce même geste lent avec une érection quasi inexistante. Sa tête posée sur l’accoudoir du canapé, le regard vers le plafond, il soufflait. Se dégonflait.

Mais alors que l’espoir quittait son corps petit à petit, il sentit dans sa main, son érection reprendre forme.
Ah oui, une belle forme.
Fière.
Au bruit des pneus qui crissaient, une rage sexuelle s’emparait de son manche.
S’agitait maintenant face à lui le drapeau du départ.
La course pouvait reprendre.

Son sexe était dur et il sentait des coups de jus lui venir jusqu’au pommeau. Il vivait. Il augmenta le volume de la télévision au maximum et trembla d’émotion. Elles étaient belles. Grosses et puissantes. L’une passait devant l’autre en lui faisant une queue de poisson. Quand l’autre profitait d’un passage serré pour prendre l’avantage. Cette danse n’en finissait pas. Tous leurs mouvements étaient sensuels. Mais ce qui le faisait vraiment frémir d’excitation, c’était leur grondement. Plus il entendait les accélérations, plus sa main reprenait des forces. Il oubliait ses crampes. Il se rappela la voix. Cette voix qui se confondait maintenant avec le bruit du moteur. Un timbre grave. Un peu cassé. Suave. Corsé. Si grave… Forte et douce à la fois.
Elle parlait à sa place.
Ne disait aucun mot.
Les mots n’avaient pas de sens.
Elle vrombissait dans ses oreilles.
Venait de l’intérieur.
Coulait au fond de sa gorge.
Il voulait qu’elle reste à jamais en lui.
Qu’elle ne ressorte plus.
Avoir pour toujours, cette voix dans sa gorge.
Pouvoir être au cœur de la voiture.
Non pas, être la voiture mais être à l’intérieur d’elle.
La posséder.
Se servir de sa puissance pour mieux se recharger puis tout décharger.

Il en avait partout maintenant. Sur ses mains, sur son ventre, sur ses cuisses, sur son pubis… Il regarda d’abord ses mains. Considéra un long moment ce fluide blanchâtre qui collait entre ses doigts. Puis les lécha minutieusement un par un. Une fois fini. Il prit une feuille de papier posée sur sa table basse. Racla le reste du fluide qui lui restait et lécha.
Lécha.
Bu ce fluide.
Le fit rentrer dans sa gorge.
Le sentit couler.

Il avait fait le plein, il pouvait repartir.

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