LE CRASH-TEST
DE LA CIVILISATION

Par Manon Schaefle

Oeuvre Originale de Paul Gounon, David Met Eveleyn
Video 2’26 de Paul Gounon, All That Fuss, 2018
Un terrain vague… Des carcasses de véhicules… Un groupe de personnes se pressant autour d’une vieille Nissan toute cabossée stationnée au pied d’un bâtiment de petite taille partiellement délabré… A son sommet, un faux corps suspendu ballote dans le vide…
Puis arrive ce que tous attendent, ce qu’ils sont venus voir ; l’inconcevable. La corde lâche, entraînant la chute de la statue qui vient s’écraser sur la toiture du véhicule affublé d’une inscription « tentative kebab » un peu ridicule sur son pare-brise. 
Pour résultat, la pellicule de poussière qui recouvre la carrosserie décolle en nuée et la Nissan rebondit fermement sur ses amortisseurs, pas plus secouée que ça par la collision. Devant les restes de la statue dépecée, le public applaudit l’acte.
Video de Paul Gounon, All That Fuss
 
« All that fuss… » (ndlr : Tout ça pour ça). C’est l’impression que ça laisse, après coup. Une performance crash d’un fragment de seconde, dérisoire par rapport au temps qu’il a fallu pour caler la chute et son atterrissage, à l’effet visuel déceptif si on pense à la scène mythique qui a servi d’iconographie de référence ; la mort d’Evelyn McHale, fait divers a posteriori rapporté comme «le plus beau suicide de tous les temps ». Le corps de la jeune inconnue, jetée du 86e étage de l’Empire State Building le 1er mai 1947, avait fini encastré dans une limousine qui se trouvait garée par hasard en contrebas. Réjouée avec les moyens du bord – une réplique du David de Michel Ange de piètre qualité préalablement démembrée pour donner l’illusion d’un corps souple, une voiture sortie de la casse et un bâtiment squatté par des artistes qui manque un peu de hauteur – elle perd de son sublime. Une opération de dégradation de la version originale qui fait sens dans le monde de Paul Gounon, rempli de chimères bio-mécaniques et autres créatures hybrides amputées comme toutes ses reproductions de statues mythiques aux plaies béantes qui exhibent leurs squelettes industriels d’une époque aux antipodes.  
Entrelacement des genres et matériaux, mix de débris de pop culture et de culture savante, le tout dans une incohérence temporelle explicite. L’artiste anarchéologue joue avec l’histoire comme il découpe et rapièce les corps de pierre, avant de les chausser avec des baskets de contrefaçon.
L’entrechoc du David contre le métal de la voiture, l’effigie des Lumières vs. l’icône de la modernité mais aussi de la société de consommation, reconnecte passé et présent dans une absence de chronologie absurde qui simule le crash du mythe de progrès, conception de la temporalité historique embellissante et grossièrement ficelée selon lui. C’est d’ailleurs lors de l’exposition « Décadence » qu’une première vidéo de la performance a été montrée. En représentant le temps écoulé dans un éclat d’auto-destruction joussif pour certains, scandaleux pour d’autres, qui tourne en boucle, en même temps que l’image sur la vidéo opère un retour en arrière, Paul Gounon lui oppose un récit décousu, sans logique, sorte d’anti-mécanique de la civilisation. 
Autopsiée pièce par pièce, prise de vue par prise de vue, on voit même poindre dans cette performance le spectre des défenestrés du World Trade Center avec l’ombre de la statue qui glisse sur la façade du bâtiment filmé de façon à donner l’illusion d’un gratte-ciel. Clin d’oeil à l’événement tragique devenu symbole d’un « choc des civilisations » polémique révélant le non-sens de nos idéologies érigées en vérités absolues, avec un humour cinglant qui rappelle la pochette de l’EP « I like to watch » de Chris Korda & the Church Of Euthanasia où une actrice porno des 70’s reçoit avidement dans sa bouche l’un des suicidés du 11 septembre. Un comique de dérision fait pour ne pas trop obscurcir le tableau… Car le crash ne figure pas seulement la violence. En une image, il condense une multitude d’époques incarnées dans des objets référentiels sans valeur auxquels l’acte de destruction vient apporter une nouvelle dimension. 
En simulant le passage du temps, l’altération est ce qui crée la valeur que l’on projète dans les objets – une valeur somme toute imaginaire – ce pour quoi Paul Gounon abîme ses créations : pour mieux les préserver.
Un moyen de rétablir l’importance du vécu et du présent en les dotant d’un artefact de profondeur temporelle, de réhabiliter la petite histoire par rapport à la grande.
Et cette autre histoire que nous raconte « All that fuss… », c’est celle de l’attachement personnel de l’artiste à un lieu – les anciens ateliers du Wonder à Bagnolet et son parking qui a servi maintes fois d’espace d’exposition atypique – auquel il a voulu rendre hommage avant qu’il ne soit rasé, et par la même occasion lui offrir une mémoire en convoquant des images qui ont marqué les esprits et en transférant ironiquement leur aura sur des éléments communément jugés ordinaires, insignifiants.
 

Par Manon Schaefle