Cadillac vs TV

par Camille Tallent

Texte : Camille Tallent

 

« Who can deny that we are a nation addicted to television and the constant
flow of media? Haven’t you ever wanted to put your foot through your
television? »

Sur le parking du complexe sportif Cow Palace en Californie, le 4 juillet 1975, sacro-sainte fête nationale des États-Unis, une réincarnation du président John Fitzgerald Kennedy délivre ces quelques mots, enrobés d’un discours plus large exposant l’impact des médias de masse sur le quotidien et la vie des américains.

A priori, rien ne porte à croire que cette mise en scène est une mascarade : la presse a largement répondu présente, les caméras au poing filment live, les agents de sécurité et la police contrôlent strictement les accès de la zone dédiée à l’événement. Ce que les gens observent jusqu’alors c’est un amoncellement de téléviseurs (façon Nam June Paik), installés en pyramide au bout d’une piste balisée de plots. À l’autre extrémité, se tient une Cadillac El Dorado de 1959 un peu customisée, à l’allure d’un vaisseau spatial. Intitulée Media Burn, la performance de cette journée est la rencontre explosive entre ces deux icônes de la culture américaine.

À l’initiative de cet événement spectaculaire, ironique et acerbe, le collectif radical d’artistes et d’architectes Ant Farm. Actif entre 1968 et 1978, ce groupe est né de l’initiative Douglas Michels et Chip Lord sur la côte ouest des États Unis, ralliés ensuite par Curtis Schreier, Hudson Marquez et Douglas Hur.

FREEWHEELS. CADILLAC VS TV - TEXTE CAMILLE TALLENT
FREEWHEELS. CADILLAC VS TV - TEXTE CAMILLE TALLENT

Inclues dans une réflexion et un discours toujours contestataire et anticonformiste, leurs performances, vidéos et installations dénoncent l’assujettissement consumériste de la société américaine. Dans le contexte de crise économique (premier choc pétrolier de 1971), de l’impérialisme sans limites (Guerre du Viêt Nam) et de scandales politiques comme l’affaire Watergate, le matraquage marketing et la course à la consommation sonnent comme une entreprise glaciale. Ainsi, les oeuvres d’Ant Farm sont souvent des dénonciations amusées, souvent grandiloquentes, de cette absurdité.

FREEWHEELS. CADILLAC VS TV - TEXTE CAMILLE TALLENT

À côté de la mythique route 66, l’installation Cadillac Ranch (1974) souligne cet intérêt du groupe d’artistes pour le culte du bien de consommation. Dans le paysage désertique proche de la ville d’Amarillo au Texas, dix modèles différents de voitures Cadillac (de 1948 à 1964) sont semi enterrés en ligne dans le sol comme des totems. Ensemble, les voitures constituent une frise chronologique de la gamme, de la Cadillac Club Coupe de 1948 à la Cadillac Sedan de 1963. Elles sont aussi enfoncées à un angle de soixante degrés, qui correspond à celui de la pyramide égyptienne de Khéops, sur le plateau de Gizeh.

Tant dans la grandeur de son dispositif que dans le territoire dans laquelle elle s’inscrit, l’installation Cadillac Ranch poursuit aussi l’histoire américaine du Land art. Dans la lignée et non loin des artistes Robert Smithson (Amarillo Ramp), Donald Judd à Marfa ou le Lightning Field de Walter de Maria au Nouveau-Mexique, Ant Farm s’interroge sur la perception du paysage et sur l’insertion d’un corps sculptural (et souvent manufacturé) dans un environnement naturel.

Dans le cas de Cadillac Ranch, il s’agit vraiment de dénoncer l’impérialisme de l’industrie automobile américaine. En jouant avec l’image forte d’une installation monumentale, Ant Farm témoigne de l’inscription hégémonique et néfaste de la voiture dans le paysage écologique, plantée dans la terre comme le drapeau du colon ou du prêcheur.

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